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La région de Lessines est située dans la riche et belle vallée de la Dendre, à  égale distance de Bruxelles et de Lille. Ce territoire, appelé  "Terre des débats", que se disputèrent longtemps les Comtes de Flandre et de Hainaut, possède dans le sous-sol de la rive droite de la Dendre un roche éruptive rare, aux propriétés particulières : le porphyre.

Qu’est-ce que le porphyre ?

La diorite quartzifère, appelée "porphyre", est exploitée à Lessines depuis plusieurs siècles. Il s’agit d’une roche dure, pratiquement inaltérable.
Il y a environ 500 millions d’années, une poche de roche en fusion, issue du magma est remontée à la surface et s’est solidifiée dans des conditions de température et de pression bien particulières pour donner cette roche fort différente des roches sédimentaires calcaires bien connues en Wallonie et exploitées dans la région à Tournai, Maffle, Soignies ou Ecaussines (sous le nom de pierre bleue ou petit granit). Le petit granit est utilisé en construction, soigneusement taillé pour donner des encadrements de fenêtre ou de porte, des colonnes ou des pierres sculptées. Par contre, le porphyre (comme nous le verrons en détail plus loin) ne se laisse pas façonner de la sorte.

Petit historique de l’exploitation du porphyre à Lessines

Il n’est pas impossible que le porphyre de Lessines ait déjà été exploité au Moyen Age.
On trouve, en effet, de nombreux moellons de porphyre intégrés dans les murs de l’église romane de Wannebecq ou dans l’église Saint-Pierre de Lessines, construite à partir du 12e siècle, ou encore dans les remparts de la ville. De plus, le "Vieil rentier d’Oudenaarde", livre de rentes de Jean d’Oudenaarde (1284) mentionne un lieu dit "le pierroirt" où, sans doute, la roche affleurait et a pu être extraite de manière fort artisanale.
Les premiers documents attestant de l’ouverture d’une carrière et des débuts de l’exploitation "industrielle systématique" du porphyre datent des 18e et 19e siècles.
Les premières carrières n’utilisaient vraisemblablement pas de grands moyens techniques et un problème crucial devait certainement se poser : celui de l’évacuation des eaux de pluie et de ruissellement.
Il faudra attendre l’invention et le perfectionnement de la machine à vapeur et du chemin de fer (après 1840) pour que les carrières connaissent un net développement lié donc aux progrès de la mécanisation.
Plusieurs carrières disposeront peu à peu de plans inclinés sur lesquels circulaient des wagonnets actionnés par des machines à vapeur et permettant de remonter le porphyre en surface depuis un fond de carrières situé en moyenne vers 60 mètres.
Des concasseurs mécaniques seront  aussi installés progressivement à la fin du 19e siècle.
La carrière Tacquenier Frères fera aménager sa propre voie de chemin de fer entre la carrière et le rivage de la Dendre où les péniches étaient chargées pour l’exportation par voie d’eau.
A la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, le travail dans les carrières demeure très pénible car malgré les progrès de la mécanisation, de nombreuses étapes du traitement de porphyre de Lessines (extraction, débitage ou taille de la pierre) restent majoritairement manuelles.
En effet, la fabrication des fameux pavés de porphyre par l’épinceur au niveau du chantier de surface ne sera pratiquement jamais mécanisée, à l’exception de rares tentatives infructueuses.
Au 19e et au début du 20e siècle, l’extraordinaire développement du réseau routier constituera un formidable débouché pour les pavés lessinois.
Même les Champs-Elysées seront pavés avec du porphyre de Lessines.
Le nombre de sièges d’exploitation va considérablement augmenter : de 6 carrières au milieu du 19e siècle, on passera à 12 en 1900 pour atteindre le record de 21 carrières avant la première guerre mondiale.
Elles occupent alors près de 5.000 ouvriers et produisent, chiffre étonnant, plus de 30 millions de pavés par an.
La puissance économique des carrières est alors remarquable et la construction d’un nouvel hôtel de ville (de style néo-Renaissance flamande) constitue un remarquable témoignage de cette période de prospérité pour la ville.
Les carrières participeront aux grandes expositions internationales, vitrines de leur savoir-faire, et s’associeront en une structure commerciale commune pour promouvoir et vendre leurs produits : le Syndicat des Carrières de porphyre qui deviendra le Comptoir de Vente du porphyre, aujourd’hui Union Commerciale du Porphyre (associant les sites de Lessines et Quenast).

Le travail du porphyre au début du siècle et les grandes luttes sociales: Un dur métier …

Dès le lever du soleil (en été entre 3h et 4h30), les courageux "Cayoteux" (ouvriers carriers), parmi lesquels des adolescents, se rendaient à  la carrière. Celle-ci occupait une nombreuse main d’œuvre locale mais aussi étrangère. Chaque jour, des ouvriers dont le domicile était éloigné parcouraient plusieurs kilomètres à pied en sabots ou dormaient dans les écuries de la carrière.
Outre l’interruption pour "dainer" (dîner), les longues journées de travail (10 heures) étaient entrecoupées de pauses "toubak" (tabac), dont profitaient les ouvriers pour allumer une pipe, reprendre des forces en mangeant de nombreuses tartines aux œufs, au lard, des côtelettes accompagnées de bière "grisette". Une nourriture riche et copieuse était en effet indispensable aux carriers pour affronter quotidiennement l’immense cratère et leur dur et physiquement très exigeant labeur.
Diverses qualifications existaient dans le métier d’ouvrier carrier. Tout d’abord, avant d’entamer l’exploitation d’une carrière, des terrassiers devaient dégager la terre qui recouvrait le porphyre. Ensuite, des chefs mineurs et des mineurs devaient forer des orifices de 6 ou 7 mètres de profondeur où ils plaçaient des explosifs.
A l’origine, ce travail était effectué à l’aide d’aiguilles (barres en fer) amenées aux mineurs par des "porteurs d’aiguilles" ; ensuite, il se fit à l’aide de machines à air comprimé. Pour dégager des blocs de pierre de la paroi, des "boutefeux" faisaient exploser des mines. Afin d’éviter les accidents déjà si nombreux, ces tirs de mines avaient lieu à midi ou le soir alors que la carrière était inoccupée. De même, les nettoyeurs de rochers, suspendus dans le vide par des ceintures et cordes que retenaient leurs compagnons, profitaient de ces moments de tranquillité pour faire tomber les morceaux instables. Certains blocs trop volumineux nécessitaient un second minage : "le pétard". Des rompeurs, à l’aide de "masses" et de "refenderesses" pesant jusqu’à 14 kg, débitaient des blocs de 20 à 30 kg appelés "cleps"; ceux-ci étaient ensuite chargés dans des wagonnets que les hommes de car, la chaîne sans fin et les ascenseurs acheminaient jusqu’au sommet de l’immense cratère. Là, sous leurs petits abris en paille, les épinceurs munis de petites "refenderesses" et "d’épinçoires" façonnaient les pavés.
Ces ouvriers payés  à la pièce produisaient quotidiennement jusqu’à 50 ou 60 pavés qu’ils plaçaient en forme de pyramide sur le sol afin de faciliter la besogne du contremaître chargé de compter la production.
Ce travail pénible se poursuivait quelles que soient les conditions climatiques.
Des "repasseurs" retaillaient ces pavés puis les marquaient aux initiales de la carrière. Des trieurs classaient ensuite les pavés conformes selon leur calibre.

Enfin, des hommes de car chargeaient des wagonnets qu’ils conduisaient vers des wagons et des péniches qui transportaient notre porphyre à l’étranger. Notons qu’avant l’apparition du concasseur, des ouvriers réduisaient eux-mêmes en grenailles les déchets de pierre.
Une fois leur dure journée terminée, avant de regagner leurs modestes pénates, les "Cayoteux" poussaient la porte de l’un des nombreux estaminets où les attendaient sur le comptoir des rangées de verres remplis de bières diverses. Parmi celles-ci, les "Cayoteux" appréciaient particulièrement une bière naturelle, comparable à toutes les bières de haute fermentation : la "grisette " que l’A.S.B.L. "El Cayoteu 1900" recréa en 1977 et que l’on peut déguster chaque année à l’occasion des fêtes de la Saint-Roch. Autrefois, les ouvriers carriers étaient payés chaque mardi de quinzaine, jour qu’ils fêtaient dans l’exubérance voire l’excès. Par ailleurs, pendant toute l’année, ils économisaient une partie de leurs modestes deniers qu’ils versaient dans une cagnotte liquidée à l’occasion de la fête de leur saint patron.
Chaque année, le troisième dimanche d’août, les « Fêtes du Cayoteu 1900 » évoquent le passé carrier et la « ducasse Saint-Roch ». Le dimanche matin, une évocation des techniques anciennes de travail du porphyre et des portes ouvertes dans les carrières encore en activité sont proposées au public. L’après-midi, un cortège folklorique déambule dans les rues du quartier Saint-Roch. Les vedettes de ce cortège sont sans conteste les huit géants représentatifs de ce quartier.

Exploitation actuelle et débouchés du porphyre

Aujourd’hui, seules deux carrières sont encore en activité : les carrières Unies et Gralex (Ermitage). Elles occupent encore quelques centaines d’ouvriers et employés. Elles ont une profondeur de 100 à 130m et comptent 5 à 8 étages.


En effet, dans les années 1950, l’évolution technique au niveau de l’exploitation du porphyre conjuguée aux rationalisations et aux concentrations financières ainsi qu’à l’évolution des techniques de génie civil (abandon de l’usage des pavés pour les voiries) entraîneront la disparition progressive de nombreuses carrières devenues trop peu rentables.
La production actuelle des deux carrières est tout à fait considérable et s’explique évidemment par les importants progrès de la mécanisation.
En effet, aujourd’hui, l’exploitation d’une carrière de porphyre se résume en une suite d’opérations très mécanisées de transformations du massif rocheux en cailloux de dimensions bien précises et de plus en plus petites.